La qualité des choses communes

L’action culturelle est une tentative de résoudre la question primordiale du lien. 
Je prends tel jeune de 17 ans en co-voiturage. Il me dit qu’il aime sortir, qu’il va au cinéma. Il se sent à l’aise. Mais quand il essaye d’aller au théâtre, il a un sentiment de ne pas être à sa place. D’usurper le fauteuil d’un autre. Le paysage dans lequel il s’aventure ne semble pas lui offrir d’inscription. Je viens moi-même d’une famille qui n’est pas coutumière des salles de spectacle. Mais j’ai eu la chance qu’on me donne les moyens d’être provoqué, et dans un cheminement complexe, qu’il serait tout autant ridicule d’estimer dû à mes seules qualités natives que tributaire de la seule pédagogie de maîtres que je n’avais pas choisis, j’ai pu me bricoler une inscription dans un paysage bien moins élitaire qu’il ne paraît — et tant mieux !—, mais des plus favorables à l’accomplissement de ma destination, comme disait Rousseau. 
L’action culturelle est une tentative de réalisation de ce que je fais. Je suis une personne lente. Je comprends ce que je fais quand je le fais, et, avec le temps, je trouve parfois les mots pour le formuler. Quand je le formule c’est généralement à l’usage des gens avec qui je travaille, des gens qui ont un métier de plateau. Ensemble nous élaborons nos paroles dans le cercle restreint de nos passions poétiques. Quand je projette l’objet de ces passions hors de ce cercle d’amis, dans un cercle profane, les mots dont je dispose deviennent inaudibles, il me faut renouer avec le langage perdu. Je dois aller puiser mes mots au fond d’une écoute qui, pour être profane, n’est pas moins intelligente que la mienne. L’objet de mes passions s’illumine alors des réciprocités du dialogue. Les choses à quoi j’œuvre se manifestent à moi sous un jour renouvelé, enrichies de la qualité primordiale d’être communes. 
L’action culturelle est une question de survie et d’éthique. 
Je travaille avec de l’argent public. Je fais de la création contemporaine, pour peu que cela puisse signifier quelque chose. Je ne peux me contenter d’entendre que ce que je fais est exigeant et difficile d’accès. Je n’en crois pas un mot, et j’en ai eu maintes fois la preuve contraire. La relation dont je parle plus haut doit aller dans les deux sens pour que le mythe du contemporain chiant soit abattu. 

Gaël Leveugle



Le GAS*

* Groupe Autonome de Spectateurs

ÉDITO – Une machine à se tromper de porte

 

Si je regarde comment j’en suis arrivé où je suis, je dois constater que c’est parce que je me suis trompé de porte. Et c’est ce qui pouvait m’arriver de mieux ! Je voulais être poète et j’ai rencontré le théâtre. J’aimais les traditions et je suis entré dans le contemporain. Mais tout cela n’est pas contradictoire ! Quand je suis devenu acteur, j’ai constaté que les spectateurs qui restaient le plus pour me communiquer leur enthousiasme étaient ceux qui croyaient venir pour un autre spectacle. Je crois beaucoup à ça, comme je crois que l’art a toujours quelque chose de révolutionnaire à jouer, dans le petit monde de chacun comme dans la société. Alors j’ai cherché à accomplir ce paradoxe : comment inventer une machine à se tromper de porte : et le GAS* a surgi. Sortir ensemble, décider ensemble, ne pas forcément être d’accord, forger par soi même sa connaissance et son sens critique, en compagnie d’un artiste éclairé.

Gaël Leveugle, fondateur du GAS*

 

Le GAS* est un groupe de dix à quinze personnes qui se réunit pendant toute la durée de la saison théâtrale. Une semaine sur deux, il va au spectacle, l’autre semaine il discute, débat, et dégage une analyse collective de ce qu’il est allé voir. Il regroupe aussi bien des gens qui ont une pratique coutumière des salles de spectacle que ceux qui en ont une occasionnelle tout comme ceux qui n’y vont jamais. Il va voir du théâtre, de la danse, du cirque ou de la marionnette. Il est basé à Nancy, mais peut prendre la voiture pour aller voir les spectacles proposés à deux heures à la ronde. 
Ce sont les participants qui choisissent eux-même les spectacles qu’ils vont voir. Ce sont encore eux qui décident de comment ils les perçoivent. Ils tentent de se forger un sens critique indépendant. Ils sont en compagnie d’un ou d’une artiste qui réserve — si faire se peut — son opinion mais donne les repères manquants et les provocations pour activer le débat. S’ils veulent élargir leur connaissance ou expérimenter une pratique, ils peuvent solliciter la venue d’un ou d’une spécialiste d’un sujet souhaité et organiser un atelier ou une conférence – débat, publique ou interne. Ils rencontrent les artistes comme les programmateurs et échangent leurs point de vue avec eux. Ils gardent quelques moments marquants de leurs échanges à travers des pastilles audio.
Le GAS*, héritier du maître ignorant, postule l’égalité des intelligences et la force du collectif pour dépasser son sentiment d’illégitimité critique face aux œuvres contemporaines. Il refuse aussi bien la consommation consumériste que la consommation de démocratisation culturelle : il n’est pas là pour remplir les salles. Un premier groupe de préfiguration est en cours depuis mars 2019. Un deuxième groupe est en cours de montage à Bataville, et d’autres à l’étude dans différents quartiers de Nancy. 


Le GAS* est une proposition inédite de la Compagnie Ultima Necat.